Les mythes revisités

De nombreuses légendes font référence à la faute ou à la transgression d’un tabou par le Féminin. C’est le cas de Pandore qui, passant outre l’interdiction d’ouvrir une boîte, en laisse échapper toutes les misères du monde. C’est aussi très souvent le cas lors de la création mythologique des rivières en Irlande.

La rivière Shannon (Abhainn na Sionainne)

 La déesse Sionnan cherchait à acquérir la sagesse. Pour cela, elle s’était rendue auprès du puits de Connla , une source sacrée située dans l’Autre Monde. Autour de ce puits poussaient neuf coudriers magiques. Leurs noisettes, chargées de tout le savoir du monde, tombaient dans l’eau et y étaient mangées par les saumons de la sagesse. Seuls certains dieux avaient le droit d’approcher la source. En cherchant à attraper un saumon ou en perturbant les eaux sacrées pour en capturer la magie, Sionnan avait enfreint le tabou (geis). Furieux de cet sacrilège, le puits est entré en éruption. Une gigantesque vague d’eau s’est soulevée, engloutissant la jeune femme et l’entraînant vers l’océan. C’est le cours d’eau formé par cette inondation soudaine qui est devenu immortalisant le nom de Sionnan.

La rivière Erne (Abhainn Éirne)

Éirne était la dame d’honneur de la reine Maeve. Gardienne d’un puits sacré dans le comté de Cavan, elle s’approcha de la source. L’eau se mit à jaillir sans s’arrêter, emportant Éirne ainsi que ses servantes, et formant à la fois la rivière Erne et les grands lacs du Lough Erne.

Le fleuve Barrow (An Bhearú)

Dian Cecht, le dieu de la médecine des Tuatha Dé Danann, découvrit que le fils de la Morrígan avait trois serpents gravés sur le cœur, capables de détruire toute l’Irlande s’ils venaient à grandir. Dian Cecht tua le prince, extirpa les serpents de son cœur et les brûla. Il jeta ensuite leurs cendres dans la rivière la plus proche : l’eau entra immédiatement en ébullition, créant ainsi le cours d’eau furieux de la Barrow.

La femme y apparaît systématiquement comme pécheresse. Si, en fin de compte, elle engendre une création, c’est à travers la faute. Nous retrouvons là un schéma bien connu : celui d’Ève.

Pourtant, un mythe particulier interroge. Dans le récit d’Étaín et Midir, lorsque la déesse se retrouve enfermée dans la maison de verre d’Óengus, elle peut profiter du magnifique paysage à travers trois fenêtres, mais il lui est interdit de sortir de sa prison dorée et d’ouvrir la quatrième fenêtre. Étaín brave l’interdit. Une faute, penserions-nous, façonnés par une tradition qui conçoit le féminin comme intrinsèquement fautif. Or, la suite du mythe révèle tout autre chose : c’est précisément grâce à cette transgression que la déesse entame son périple, sa quête et sa métamorphose, pour finir en apothéose lors de ses épousailles avec Midir.

Et si nous devions lire ces mythes « autrement » ? Et s’il fallait en ôter le vernis posé par les copistes chrétiens ?

Le christianisme est arrivé en Irlande au Ve siècle. Les légendes et les mythes, très antérieurs, ont été retranscrits entre le VIIe  et le XIe siècle par des moines pour qui le féminin représentait déjà une source de troubles diaboliques. Le mythe perd de sa cohérence s’il est amputé de son dénouement, la création d’une rivière, par exemple ; il fallait donc conserver cette issue. Mais en ce qui concerne la femme, l’histoire doit être différente. À cette époque, la nature tout entière était désormais l’œuvre d’un dieu unique et masculin : les femmes sacrées du mythe ont ainsi été converties en pécheresses.

Boan et la rivière Boyne

Bóann était l’épouse du roi Elcmar. Nechtan veillait sur le puits de Segais, une source cachée dans l’Autre Monde et entourée de coudriers magiques dont les noisettes de sagesse tombaient dans l’eau. Seuls Nechtan et ses trois échansons avaient le droit d’approcher la source divine. Il était strictement interdit à quiconque, et en particulier aux femmes, de s’en approcher.

Pour se laver de son péché d’adultère, Bóann brava l’interdit. Elle s’en approcha et accomplit un rite de purification, effectuant trois tours du puits. Trois vagues géantes jaillirent de la source, mutilant Bóann (lui arrachant un œil, un bras et une jambe). Déchaînée, la marée engloutit la déesse et s’engouffra à travers les terres vers la mer d’Irlande, formant le lit de la rivière Boyne.

Les mythes très archaïques ne présentent aucune femme « pécheresse ». Le meilleur exemple reste celui de la Cailleach, qui façonne le monde par sa propre volonté, ses travaux et ses actions, au pire ses maladresses.

La rivière Lee (An Laoi) et le Lough Gur

La Cailleach transportait des rochers et des coupes d’eau sacrée. Lorsqu’elle trébuchait ou laissait tomber son récipient, une source intarissable jaillissait à l’endroit précis de sa chute, engloutissant la vallée sous les eaux et donnant naissance à une rivière.

Pas de péché, pas de morale, pas de punition, pas de culpabilité.

Comme l’ouverture de la fenêtre par Étaín trace le chemin de sa métamorphose, l’ouverture de la boîte par Pandore nous permettait-elle de prendre conscience des calamités du monde pour mieux les affronter ? Et si Bóann, en choisissant Le Dagda, « le bon père » pour engendrer son fils Óengus plutôt que son époux peu avenant, ne commettait pas une faute, mais choisissait avec justesse ? Si tous ces actes de choix et de création avaient été, à l’origine, tout sauf une transgression ou un péché ?

Ce basculement de lecture s’opère aisément : il suffit de retirer toute notion de « péché » et de « punition », valeurs fortement marquées par la morale chrétienne du Moyen Âge, pour retrouver une lecture plus fluide et restituer au mythe sa profondeur archaïque.

Peut-être alors n’aurions-nous plus, nous femmes, ce malaise sous-jacent de toujours nous lire fautives dans les histoires fondatrices ? Peut-être aurions-nous plus facilement accès à d’autres mythes souvent relégués dans l’oubli, où des déesses sont démiurges, justes et bienveillantes.

Mon nouvel ouvrage : Sheela na Gig

Sculptées dans le silence du Moyen Âge, les Sheela na Gig dérangent autant qu’elles fascinent. Que signifient ces vieilles femmes exhibant leur intimité ?
Loin des récits chevaleresques où le saint héroïque terrasse le dragon, la Sheela na Gig n’utilise ni l’épée ni la croix : elle oppose au monde la puissance brute de la matrice originelle. Entre la souveraineté de la Cailleach et la fertilité de Brigid, ces figures incarnent le fil ininterrompu d’une mémoire celte que ni l’acculturation romaine ni la colonisation spirituelle n’ont pu totalement effacer.
Cet essai questionne la trajectoire de ces pierres sacrées du XIIᵉ au XVIᵉ siècle. De leur tolérance romane à leur censure, découvrez l’histoire fascinante d’un symbole universel où la sève du vivant tire sa force du substrat païen.

Visite à Wendake : Territoire Huron – Wendat au Canada

Le premier choc vient du ciel ! Il semble plus grand, plus malaxé, plus lumineux.  Est-ce parce que le paysage est moins cloisonné qu’en France par des vallées encaissées ou un bâti historique dense, qui réduisent le champ de vision direct ?

Est-ce la latitude et l’angle du soleil ?  Situé plus au nord, le Québec offre une lumière rasante une grande partie de l’année. Les levers et couchers de soleil y sont plus étirés, et la clarté de l’air (surtout loin des grands centres urbains) accentue la netteté et l’immensité perçue du ciel.

Ou bien la pureté de l’air et la plus faible pollution lumineuse ? En dehors de Montréal et Québec, la densité de population est très faible. Moins il y a de pollution lumineuse et atmosphérique, plus l’œil perçoit l’horizon lointain, créant cette sensation vertigineuse d’un dôme immense.

Peut-être un peu des trois, je ne sais pas, mais c’est un fait : le ciel est vertigineux.  Les nuages s’y trouvent constamment brassés. Nés du climat continental du Québec et du choc thermique extrême entre l’air arctique et les flux chauds du golfe du Mexique, de puissants courants verticaux façonnent la matière céleste : les nuages y bourgeonnent, vivants et sculptés.

Je ne peux m’empêcher, en regardant ces ciels, de penser à la légende d’Aataentsik, la femme tombée du ciel qui façonne la terre, « l’Île de la Tortue ». Et c’est avec fascination que j’écoute et regarde ce conte projeté dans le musée de Wendake.

Wendake est un territoire huron-wendat, une enclave autochtone dans la ville de Québec. Ce qui me surprend, c’est qu’une fois le pied posé dans le « village », il flotte une sorte de « joie ». Les maisons s’alignent aussi droites que celles de nos clichés du « Far West », mais elles sont pimpantes et fleuries. J’avais dans ma mémoire les images des « rez », les descriptions de Treuer, de Jean, et je découvre autre chose : la vie, la vie fleurie, un peuple qui s’approprie le monde moderne pour le mouler à son identité ; c’est autre chose que s’effacer, que fondre ou disparaître.

Je n’ai pas envie de faire la touriste, de fouiner, farfouiller, piller. Je veux juste être une visiteuse : je regarde, je hume, je respecte. Je ne suis pas dans un zoo, je suis sur une terre vivante. Et j’aime ça, j’aime ça au plus profond de moi.

D’ailleurs, l’espace n’est pas un stand à touristes, mais l’expression de cette culture vivante. Dans l’hôtel musée, dont le bâtiment magnifique affirme son appartenance, il n’est pas fait mention d’un avant et d’un après, mais de l’exposition claire de mouvances humaines, de mutations, d’adaptations. Voilà comment les Wendat se réapproprient leur histoire. Ils en font aussi notre histoire, dans tout ce qu’elle a d’horrible, mais aussi dans tout ce qu’elle porte d’espoir pour demain, sans oublier un seul de ses enfants.

J’ai voulu rencontrer le sel de la terre. Seule dans la pénombre de la maison longue, je n’ai pas voulu « imposer » ma croyance, ma foi. J’ai posé du tabac, j’ai regardé le grand ciel et j’ai respiré la terre. C’est là que j’ai croisé le fil du sacré qui n’oublie pas la terre, le lien au cosmos et la jonction au milieu : le quotidien.

Il ne peut en être autrement dans cet espace immense où c’est encore et toujours la nature qui fait la loi, depuis des milliers d’années. Ici, l’été c’est l’été et l’hiver c’est l’hiver : la neige qui couvre tout, défonce les voies routières et oblige chacun et chacune à prévoir et à anticiper. Quand on a survécu à l’hiver, quand on a survécu aux méandres glauques des folies humaines, se lèvent des puissances : des humains debout sur une terre sacrée.

Site du musée Hurons Wendat

Site de Wendake

Femmes Celtes !

Nouvelle édition de mes travaux sur Femmes Celtes, en 2 tomes.

Sommaire du Tome 1
Sommaire Tome 2

Saviez-vous que bien avant le Code civil ou le droit romain, les femmes celtes possédaient leurs propres terres et ordonnaient le sacré ?

Dans le Tome 1 : Les temps de l’égalité, je vous emmène dans une quête de sens à travers les racines étouffées de notre civilisation.

On a souvent pensé l’histoire des femmes comme une marche lente et linéaire vers l’émancipation. Et si la réalité était inverse ? Et si nous avions d’abord perdu une égalité autrefois naturelle ?

Du pouvoir du verbe des prophétesses jusqu’aux druidesses contemporaines, ce premier volume lève le voile sur la souveraineté féminine celte et sa résistance face aux dogmes du passé.


Derrière les fées de nos contes et les saintes de nos calendriers se cachent les divinités d’un monde oublié…

Dans le Tome 2 : Le souffle des déesses, nous franchissons la porte de l’imaginaire sacré celte.

Comment la puissante Morrigan, maîtresse des métamorphoses, a-t-elle inspiré la fée Morgane ou la Banshee ?

Comment Brigid, déesse de la forge et du Verbe, est-elle devenue sainte Brigitte ?

Quel secret renferme le destin de Mélusine ou le chaudron de Cerridwen ?

À travers l’eau des puits sacrés, le tissage et les symboles de régénération, ce livre raconte comment le patriarcat a tenté de dompter ces forces sauvages… et comment leur souffle a malgré tout traversé les âges.


Tome 1 lien …

Tome 2 lien …

Le Verbe Matriciel : Quand la parole au féminin façonne le monde

Dans l’imaginaire contemporain, la poésie ancienne est souvent reléguée au rang de simple divertissement ou de confidence romantique. Pourtant, pour les civilisations de l’Antiquité et du Moyen Âge, le maniement des mots n’avait rien d’une activité passive : il s’agissait d’un art savant, hautement codifié, doté d’une portée politique et d’une efficacité magique redoutables. Qu’il s’agisse de la rigueur mathématique des bardes gallois ou de l’orfèvrerie verbale des filid irlandais, la parole n’était pas un simple reflet de la réalité, mais la force primordiale capable de l’ordonner, de la consacrer ou de la détruire.

Mais d’où les maîtres de la parole puisaient-ils une telle souveraineté ? Loin d’être une invention humaine ou une affaire de force brute, ce pouvoir du Verbe était universellement placé sous un patronage sacré bien spécifique : celui des divinités féminines. De la déesse celte Brigid aux figures démiurgiques d’Égypte, de l’Inde védique ou du Japon, les déesses de l’éloquence et du récit n’incarnent pas des muses passives murmurant à l’oreille des hommes. Elles sont les matrices actives du cosmos, celles dont le décret souverain et l’acte de nommer font advenir le réel. Explorer la rigueur des traditions poétiques anciennes et le panthéon de leurs protectrices, c’est redécouvrir une théologie oubliée : celle d’un Verbe au féminin qui pense, écrit, et perpétue la structure même de l’univers.

La poésie des anciens Celtes, loin des clichés romantiques, était un art savant, hautement codifié et doté d’une importance sociale et politique majeure. Bien que la culture des Celtes de l’Antiquité fût de tradition exclusivement orale, les historiens grecs et romains — comme Diodore de Sicile ou Strabon — nous rapportent le rôle crucial de leurs poètes, les bardes (bardi). Véritables juges de la renommée au sein d’une société guerrière, ces derniers maniaient l’art de la louange et de la satire. Ils possédaient un pouvoir diplomatique si grand qu’ils pouvaient, selon les chroniques, interrompre une bataille imminente en se jetant entre deux armées.

Nous avons connaissance de ces techniques poétiques tardives en Irlande et au Pays de Galles grâce aux manuscrits médiévaux. En Irlande, les lettrés traditionnels (filid) et les moines copistes ont préservé une poésie d’une fraîcheur exceptionnelle pour l’Europe médiévale, caractérisée par une attention minutieuse portée aux phénomènes minuscules, comme le chant d’un oiseau ou l’arrivée de l’hiver.

Entre le XIIe et le XVIIe siècle, le Dán Díreach (« poésie directe ») devient le joyau de la poésie irlandaise classique. Pratiqué par les filid, ces poètes de cour professionnels formés pendant douze ans dans des écoles spécialisées, cet art est le digne héritier de la tradition des bardes anciens. D’une complexité absolue, ce système dépasse le simple compte syllabique pour imposer une superposition stricte de rimes de fin de vers, de rimes internes, d’allitérations et de consonances, utilisant des strophes nommées rann (comme le mètre Deibhidhe) [1].

En voici un exemple :

« Mór an t-anmhuin ar fhear ndána, do mheasgadh a mheanmána; gan a ghaol re hArt ná re hAodh, fa dtaobh chraobh na ngéag nglanmhaor. »

« C’est une grande attente [une lourde peine] pour un homme de poésie, qui trouble son esprit ; de n’avoir aucun lien de parenté avec Art ni avec Aodh, auprès de la lignée de ces branches aux purs et grands intendants. »

Au Pays de Galles, la tradition s’est plutôt orientée vers l’héroïsme sombre et l’élégie, portée dès le VIe siècle par les premiers bardes tels que Taliesin. En terre galloise, l’englyn (au pluriel englynion) est l’une des formes poétiques les plus anciennes, concises et complexes de la littérature celtique. Sorte de pendant celte au haïku japonais ou au sonnet, l’englyn est une strophe très brève qui répond à des règles mathématiques d’une exigence extrême. Plus que sur de simples rimes de fin de vers, il repose sur la cynghanedd, un système d’harmonie consonantique, d’allitérations et de rimes internes obligatoires qui structure le vers de l’intérieur. Qu’il serve à pleurer les guerriers tombés au combat ou à chanter la nature, l’englyn incarne la quintessence du génie celtique : un art de l’orfèvrerie verbale où la puissance de l’évocation naît d’une contrainte formelle absolue. Cette tradition est si solide qu’elle demeure encore vivante et pratiquée aujourd’hui au Pays de Galles lors des grands festivals littéraires.

Voici un exemple célèbre du poète médiéval Cynddelw Brydydd Mawr (XIIe siècle) [2], décrivant le cor de guerre du prince Llywelyn :

« Balch ei fugunawr ban nafawr ei lef, pan ganer cyrn cydawr; corn Llywelyn llyw lluydfawr, bon chang blaen hang bloed fawr. »

« Fière est sa clameur quand s’élève son cri, quand sonnent ensemble les cornes de guerre ; le cor de Llywelyn, chef des grandes armées, large à sa base, étroit à son embouchure, pousse un grand cri. »

Chez les Celtes, cet art de la parole sacrée était placé sous la protection de Brigid, patronne des poètes, des bardes et des filid. Elle incarnait la source spirituelle de laquelle découlait le savoir des lettrés.

Ce patronage féminin du Verbe ne relève jamais du simple détail folklorique ou d’une attribution secondaire. Au contraire, il incarne un pouvoir théologique et cosmogonique majeur : la force primordiale qui structure, ordonne et fait exister le réel. L’acte de nommer est l’acte de créer, et de grandes déesses en sont les représentantes à travers le monde.

En Égypte ancienne, la déesse Neith en est une illustration spectaculaire. Figure démiurgique suprême, elle ne façonne pas le monde physiquement, mais le crée de toutes pièces en émergeant des eaux primordiales par l’émission de sept flèches verbales, ou paroles créatrices, qui fixent instantanément les lois de l’univers. Toujours en Égypte, ce pouvoir du Verbe se déploie dans sa dimension scripturale avec Seshat, la « Maîtresse des Livres ». Loin d’être une simple secrétaire divine, elle est la puissance souveraine qui consigne l’histoire, fixe la mémoire des règnes sur l’arbre de vie et dicte les plans architecturaux et astronomiques des temples, conférant aux mots le pouvoir d’ancrer l’éternité dans la pierre.

Dans l’Inde védique, cette souveraineté de la voix est personnifiée par Vāc, la Parole cosmique. Antérieure aux grands dieux du panthéon classique, elle est l’énergie vibratoire primordiale, le son mystique qui soutient le cosmos et permet la communication indispensable entre le divin et l’humain. Cette entité majeure évolue ensuite sous les traits de Saraswatī, déesse incontournable de l’éloquence, des lettres et de la sagesse. C’est elle qui insuffle à Brahmā l’intelligence verbale nécessaire pour ordonner le chaos, et c’est elle qui crée la grammaire et le sanskrit, prouvant que la maîtrise du langage est la clé de voûte de toute civilisation.

Cette centralité du récit se retrouve dans la tradition nordique avec Saga, la déesse de la mémoire historique et du récit. Résidant dans son palais de cristal, elle boit chaque jour l’hydromel de la sagesse pour préserver et raconter l’histoire des mondes, incarnant le Verbe dans sa fonction de transmission mémorielle inaltérable. Enfin, au Japon, la déesse Benzaiten hérite de cette immense dignité en devenant la patronne de tout ce qui coule, reliant dans un même flux l’eau, la musique, la poésie et l’éloquence. Invoquée par les lettrés pour délier leur langue et affiner leur style, elle rappelle que le pouvoir de persuasion et la beauté des mots gouvernent les esprits. De l’Afrique à l’Asie en passant par l’Europe du Nord, ces déesses ne se contentent pas de protéger les arts : elles rappellent que le Verbe est la force suprême par laquelle le monde est pensé, écrit et perpétué.

Pour ces divinités, à l’instar de Brigid, il ne s’agit pas simplement d’inspirer les mortels, mais de « dire » le réel, et par là même de façonner le monde. Elles n’incarnent pas la muse passive qui murmure à l’oreille des hommes, mais la puissance démiurgique active dont le décret matérialise la création. Dans cette perspective, le fait de raconter les exploits — qu’ils soient divins ou héroïques — n’est pas un simple exercice de mémoire ou de divertissement, mais s’intègre parfaitement dans ce processus de façonnage. Célébrer les hauts faits par la parole, c’est leur donner une existence éternelle, ériger des modèles pour la communauté et sculpter l’ordre social et moral de la cité. En associant l’ordonnancement du cosmos, de la loi et de la mythologie à une parole au féminin, ces traditions antiques reconnaissent que la structure même de la réalité n’émerge pas de la force brute, mais de la précision souveraine d’un Verbe matriciel. Écrire, nommer ou chanter les exploits sous leur patronage, c’est participer à un acte cosmique où la parole féminine donne sa forme, sa direction et sa mémoire à l’univers.

[1] Eleanor Knott, An Introduction to Irish Syllabic Poetry of the Period 1200-1600, Dublin Institute for Advanced Studies.

[2] Le Livre rouge de Hergest (Llyfr Coch Hergest), un autre manuscrit médiéval majeur écrit entre 1382 et 1410, conservé au Jesus College d’Oxford.

Première Mère et Tailtiu : L’origine sacrée des récoltes chez les Abénaquis et en Irlande

Bien que le cycle de Kloskurbeh (aussi appelé Glooscap ou Gluskabe selon les langues) trouve ses racines il y a plus de 10 000 ans — certaines de ses aventures faisant écho à la mégafaune disparue ou aux bouleversements géologiques de la fin de l’ère glaciaire — sa narration intègre de façon magistrale l’avènement de l’agriculture. Le mythe raconte comment Première Mère, née de l’union de la rosée et du soleil, apparut au premier instructeur des Abénaquis pour sauver son peuple de la famine. Voyant ses enfants dépérir, elle demanda à être sacrifiée et traînée sur une terre défrichée afin de transmuer sa propre chair en substance vitale. Kloskurbeh, exécutant ses volontés le cœur lourd, vit alors le sol se métamorphoser : là où les cheveux de la mère avaient effleuré la terre, de hautes tiges de maïs aux soies dorées jaillirent, tandis que le tabac germait de ses ossements pour porter les prières vers le Ciel. Par cet acte sacré, Première Mère ne quitta jamais réellement les siens, choisissant de se manifester éternellement à travers les récoltes pour nourrir physiquement et spirituellement chaque génération future.

Cette légende, qui circula exclusivement de manière orale durant des millénaires, fut consignée pour la première fois en 1893 par Joseph Nicolar, de la nation Penobscot (membre de la confédération Wabanaki), dans son ouvrage The Life and Traditions of the Red Man.

Par-delà les océans, un écho spirituel singulier relie les forêts de la Nouvelle-Angleterre aux collines verdoyantes de l’Europe celte. Malgré la distance géographique et les contextes culturels distincts, la structure symbolique du don nourricier demeure identique. En Irlande, on retrouve cette même figure de la mère primordiale dont le trépas féconde la terre.

Consigné principalement dans le Lebor Gabála Érenn (Le Livre des Conquêtes de l’Irlande) rédigé au XIe siècle, le mythe de Tailtiu raconte l’histoire d’une figure de transition, une reine des Fir Bolg dont l’abnégation a façonné le paysage physique et spirituel de l’île. Fille du roi d’Espagne et épouse du souverain Eochaid mac Eirc, elle entreprit la tâche titanesque de défricher la dense forêt de Breg. Par sa seule force et sa volonté, elle transforma en une saison des terres sauvages en plaines fertiles prêtes pour les semailles, symbolisant ainsi le passage de la nature indomptée à la civilisation agricole. Cependant, cet effort surhumain brisa sa santé, et alors qu’elle dépérissait, elle confia l’avenir de ces terres à son fils adoptif, le dieu solaire Lugh Lamfada. Tel que détaillé dans les poèmes du Dindsenchas (La Lore des Lieux) conservés dans le Livre de Leinster du XIIe siècle, Tailtiu demanda que des jeux funéraires soient organisés sur sa sépulture pour célébrer son labeur, instaurant ainsi la fête de Lughnasadh.

En comparant les récits de Première Mère et de Tailtiu, on découvre une résonance frappante : celle de la figure nourricière qui choisit de transposer sa force vitale dans le sol pour assurer la pérennité de sa lignée. Que ce soit à travers le corps de Première Mère devenant maïs ou l’énergie de Tailtiu se cristallisant dans les plaines d’Irlande, ces deux mythes illustrent une vérité anthropologique profonde : l’agriculture n’y est pas vue comme une simple technique, mais comme une extension de l’amour de la terre mère. La figure féminine ne disparaît pas ; elle change de forme pour devenir le paysage et la nourriture, liant ainsi indissociablement les peuples à la terre qui les porte.

La frontière entre la férocité et la cruauté

Dans le paysage de la psychologie clinique, l’ouvrage d’Yves Prigent, « La Cruauté ordinaire » établit une distinction radicale entre deux formes de violence : l’une, la férocité, ancrée dans notre héritage biologique ; l’autre, la cruauté, fruit d’un dévoiement de l’esprit humain, de la culture.

La férocité : une « chaleur » biologique

La férocité est une force brute, une expression de la pulsion de survie. Comme l’expliquait déjà Konrad Lorenz dans ses travaux sur l’éthologie (« L’Agression »), la violence animale est fonctionnelle : elle sert à se nourrir ou à se défendre. Elle est « chaude », réactive et cesse dès que le besoin est comblé. Pour Prigent, la férocité peut être terrible, mais elle n’est pas mauvaise au sens moral, car elle ne connaît pas la préméditation du mal.

La cruauté : le « plaisir froid » de la destruction

À l’inverse, la cruauté est une spécificité humaine qui nécessite l’intelligence. Prigent s’inscrit ici dans la lignée d’Erich Fromm (« Anatomie de la destructivité humaine »), qui distinguait l’agression « bénigne » (défensive) de l’agression « maligne ». Cette dernière n’a aucune utilité biologique ; elle vise la destruction de l’autre pour le plaisir de la domination.

C’est une violence « froide ». Elle suppose ce que les psychanalystes comme Paul-Claude Racamier nomment la « perversion narcissique ». Le cruel n’attaque pas le corps, il attaque l’âme. Il utilise l’autre comme un objet destiné à porter ses propres angoisses et ses propres échecs.

Les mécanismes de la cruauté ordinaire

Le génie d’Yves Prigent est d’avoir débusqué cette cruauté là où on ne l’attend pas. Il cite notamment les travaux de Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement moral pour illustrer comment cette violence s’insinue dans le quotidien. Elle utilise des outils psychiques précis :

  • La disqualification : On ne frappe pas l’autre, mais on lui fait comprendre qu’il ne vaut rien.
  • Le détournement du langage : On utilise des mots qui disent une chose et son contraire pour perdre l’interlocuteur (la « double contrainte » théorisée par Gregory Bateson).
  • La désolation : Un terme cher à Hannah Arendt, que Prigent reprend pour décrire cet état où la victime, isolée par la cruauté des autres, perd tout contact avec la réalité et avec elle-même.

La « peine de mort psychique »

Pour Prigent, le but ultime de la cruauté ordinaire est d’aboutir à une éviction de l’autre hors du champ de l’humanité. Il fait ici écho aux réflexions de Primo Levi sur la déshumanisation : le cruel a besoin de transformer son semblable en « chose » pour ne plus ressentir d’empathie. Dans nos sociétés modernes, cela se traduit par le mépris social ou l’indifférence bureaucratique, des formes de cruauté qui ne disent pas leur nom mais qui, selon l’expression de l’auteur, « assassinent psychiquement » sans laisser de traces de sang.

Identifier pour survivre

Distinguer la férocité de la cruauté est un acte de salubrité publique. Si la férocité nous effraie, la cruauté, elle, nous empoisonne. En s’appuyant sur ces références, Yves Prigent nous rappelle que la lutte contre la barbarie se joue sur les champs de bataille, mais aussi dans la finesse de nos rapports humains et la vigilance face à nos propres « petits » mouvements de mépris.

La science au service de l’analyse des rêves « les travaux de William Domhoff »

Les travaux de G. William Domhoff marquent un tournant majeur dans l’onirologie en faisant passer la discipline de l’interprétation clinique à l’analyse statistique rigoureuse. S’appuyant sur des bases de données massives comme la DreamBank — qui regroupe plus de 22 000 récits — Domhoff démontre que le rêve n’est ni une production aléatoire, ni un déguisement complexe de désirs refoulés. Il s’agit au contraire d’une fonction cognitive mature, étroitement liée à la vie éveillée. Son « hypothèse de la continuité » postule que le contenu onirique est le miroir transparent de nos intérêts, de nos angoisses et de nos investissements émotionnels.

Convergence entre statistique et psychologie analytique

En quantifiant des milliers de rêves sur plusieurs décennies, Domhoff valide scientifiquement certaines approches de Carl Gustav Jung. Là où Jung identifiait des « complexes » chargés d’énergie psychique, Domhoff apporte une preuve statistique : la fréquence d’apparition d’un personnage est directement corrélée à son importance dans la psyché du rêveur.

Les deux chercheurs se rejoignent pour rejeter la vision freudienne du rêve comme un « rébus trompeur » : pour eux, le rêve ne déguise rien, il expose. Toutefois, une nuance sémantique demeure. Si Jung voit dans le symbole la « meilleure expression possible » d’une réalité encore inconnue ou archétypale, Domhoff réduit le symbole à une métaphore cognitive simple, un prolongement narratif des préoccupations quotidiennes.

Note sur la métaphore et le symbole : Une métaphore est une figure de style fondée sur l’analogie. Elle consiste à désigner une chose par le nom d’une autre en raison d’un point commun implicite, sans outil de comparaison. Cette structure analogique correspond précisément au langage symbolique observé dans les rêves.

Principales séries de rêves étudiées par Domhoff :

  • La série « Engine Man » : 3 800 rêves recueillis sur 37 ans.
  • La série « Barbara Sanders » : plus de 3 000 rêves sur 30 ans.
  • La série « Beaumont » : environ 1 300 rêves.
  • La série « Ed » : 1 000 rêves.

https://dreams.ucsc.edu/

Des points de rencontre aux divergences structurelles

Les statistiques de Domhoff révèlent que, quelle que soit la culture, certains thèmes et types d’interactions reviennent avec une fréquence similaire, ce qui fait écho à la notion d’inconscient collectif chère à Jung. Pour les deux auteurs, le rêve traite de ce qui est psychologiquement significatif pour l’individu.

Cependant, une divergence fondamentale apparaît sur la question de la temporalité :

  • Pour Domhoff : Les rêves d’un adulte restent remarquablement stables tout au long de sa vie, fonctionnant presque comme une « signature psychologique » fixe.
  • Pour Jung : Si les rêves peuvent stagner, ils reflètent surtout un processus dynamique (évolution ou régression).

En faisant l’économie de l’analyse sémantique individuelle au profit de la statistique de masse, Domhoff semble ne pas avoir identifié les mouvements de transformation vus par Jung. À moins, bien sûr, que les séries observées ne reflètent simplement pas de processus d’individuation marqué, ce qui reste une possibilité.

La limite de l’approche statistique : continuité vs compensation

Pour Domhoff, le rêve prolonge simplement nos pensées diurnes sur un mode narratif. Pourtant, l’expérience clinique suggère que la profondeur de l’expression onirique n’est pas systématiquement calée sur la pensée consciente, mais sur une « attitude » de la psyché. C’est ici qu’intervient la notion de compensation chez Jung : le rêve vient rééquilibrer le moi en montrant ce que la conscience ignore, jouant ainsi un rôle vital pour l’équilibre de l’être.

Pour percevoir dans le rêve autre chose qu’un simple écho du jour, il semble indispensable de procéder à une analyse qualitative approfondie, une étape que le chercheur statisticien n’a pas franchie.

La force de Domhoff est d’avoir prouvé que les rêves ne sont pas un chaos. En analysant des milliers de récits, il démontre que la psyché possède des « habitudes » et des « préférences », là où Jung identifierait des schémas archétypaux et des complexes. Si Jung donne un sens profond et processuel à ces régularités, Domhoff en apporte la preuve rigoureuse par le calcul.

Il reste désormais un chantier immense : confronter ces séries statistiques aux analyses cliniques pour en vérifier la concordance.